Une fille chez moi

Hey, toi !

Exceptionnellement je vais parler d’un jeu auquel j’ai joué. Pour être honnête je pensais le publier ailleurs mais ça ne s’est pas fait pour des questions de conflit éthique on va dire. Comme j’aime bien ce que j’ai fait voilà le boulot.

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Quand j’étais petit je voulais être un héros, comme tous les petits garçons. En mon temps il n’y avait pas trop de super héros, alors mon modèle c’était le mec ténébreux qui fallait pas faire chier, genre Alain Delon de la grande époque (celui qui meurt toujours à la fin du film).

Entendons nous bien, quand je parle de héros je ne parle pas de comportement forcément positif, mais d’un personnage qui manie la violence sans compter les coups sans être pour autant un boucher sans âme. Quand on tue tout le monde on ne peut pas être un héros. Il suffit d’une exception en fait : si on tue en masse (des méchants, bien sûr) et qu’on sauve une fille (tant qu’à faire), ben ça va, on est un héros. Gamin je rêvais régulièrement de ça, sauver une fille, l’amener dans ma maison, la protéger des méchants. Un fantasme certainement peu original de mâle naissant. Hotline Miami m’a fait remonter ce souvenir, de façon brutale, colorée et désespérée. Et c’était bien bon.

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Hotline Miami c’est finalement pas si loin d’un film avec Alain Delon. Le héros n’est pas forcément très positif mais il n’est pas tout noir. Il tue à tout va, oui, mais des gens peu recommandables et fait à sa manière oeuvre de salubrité publique. Il a ses limites : les voyous, les policiers, certes, mais pas les infirmiers et médecins, ni la fille. Les massacres sont irréels comme un mauvais rêve, et des bouffées oniriques se mêlent au quotidien des interludes : ce type trop amical qu’on retrouve partout à la caisse de différents commerces, les cadavres qui s’invitent peu à peu partout, même quand on va faire une course. Pourquoi ces massacres ? Il n’est jamais question d’argent : le héros de Hotline Miami n’est pas une crapule pragmatique à la GTA qui compte méticuleusement les biftons à la fin de sa mission, mais un homme qu’on croirait en proie à un délire, exécutant ce que lui dictent des voix. Des voix sorties du répondeur en l’occurrence.

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« Est-ce que tu aimes faire du mal aux autres ? » me demande un homme à tête de coq. C’est peut-être ça mon salaire, pas des promesses de belles bagnoles et de filles affriolantes. Hotline Miami c’est un GTA à l’envers, avec un appart et une une caisse de plus en plus pourris. Dans son automobile détruite et taguée par une vindicte anonyme, le héros finit en roulant sous une bannière lapidaire : « whore ». Son odyssée est une déchéance dans un univers nébuleux : les rendez-vous avec le triumvirat animalier a des airs de songe inquiétant, un cauchemar de Füssli qui aurait mangé du pixel. De cette aventure qui part en couille le son est lui-même comme un écho déformé : comment se sentir en prise avec le réel quand on se réveille un lendemain de tuerie au son des accents étranges mixés à la tuyauterie du fascinant Deep Cover de Sun Araw ? Comment se sentir en cohérence quand on se pare d’un masque de gentil animal pour semer la mort ?

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Un peu largué dans cette histoire simple mais tellement hantée par la bizarrerie, j’ai attendu avec avidité chaque intermède, chaque retour à la maison, jusqu’à ce qu’un jour je ramène la fille, sauvée des pattes d’un gros noir malsain. Suivirent quelques séquences un peu troublantes, toujours dans l’économie. On attend qu’il se passe quelque chose, ne serait-ce qu’un dialogue, mais non. Le héros et la femme voisinent, se croisent. On la voit sur le canapé, dans la salle de bains… Jusqu’au jour où toute possibilité de communication disparaît définitivement, quand l’histoire est peu à peu recouverte sous ce grand drap mortuaire pop, fluorescent et si délicieusement sordide. « Après tout, pourquoi n’y aurait-il pas autant d’art possible dans la laideur que dans la beauté ? » disait Céline. Peut-être parce que l’atroce, quand il est génial, ne peut s’empêcher d’être beau. Il y a plus triste comme fatalité.

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